Mission échiqueenne: Bons baisers de Russie I

Cet article a originalement paru dans la revue Échecs + (numéro Sept-Oct 2005), publié par la Fédération Québécoise des Échecs. Pour la deuxième partie, voir Mission échiqueenne: Bons baisers de Russie II.

Qui n’a pas un jour rêvé à sa Mecque, à son Jérusalem ? De même, quel joueur d’échecs n’a pas un jour fantasmé sur ce monde de rêve, où déambulent dans les rues des Kotov, Botvinnik, Tal, Karpov, Kasparov et compagnie, au milieu de centaines de milliers d’amateurs d’échecs? Cette Mecque des échecs – tous y rêvent –, c’est Moscou. Dans toute légende – est-il besoin de le dire ? –, le mythe et la réalité se chevauchent. À mon grand bonheur, j’ai eu l’incroyable chance de passer la dernière année de ma vie dans cet endroit fascinant. Le but premier de mon périple était académique, mais croyez que j’ai profité de l’occasion pour me mettre le nez dans quelques salles de tournoi ! Dans ce qui suit, je vous parlerai de quelques-unes de mes expériences échiquéennes moscovites.

D’abord, sachez que la légende dit vrai : la troisième Rome compte une foule innombrable d’amants des échecs : des joueurs occasionnels et amicaux, des compétiteurs, des maîtres et grands-maîtres, mais aussi la crème des crèmes, soit une pléiade d’ex-champions du monde. Même ceux qui ignorent tout de la pratique des échecs connaissent l’actualité échiquéenne. En cet empyrée des échecs, les médias ne manquent jamais l’occasion de faire un bon reportage sur un match important. Ainsi, pendant le match Kramnik-Leko, les quatre pages centrales du journal « Kommersant » présentaient un reportage couleur sur le match et sur l’histoire des champions du monde, pendant que le « Télécanal Rossia » diffusait quotidiennement un reportage au bulletin de nouvelles de fin de soirée. Après la victoire de Kramnik, est-il besoin de dire que le portrait du champion occupait la page couverture d’une orgie de journaux ?

Mais les échecs n’accaparent pas que les médias. Croisant la légendaire Place Rouge vers l’historique rivière Moskva, on peut à l’occasion voir un Marx disputer une partie corsée avec un Lénine désemparé, sous l’œil vigilant d’un Engels, d’un Poutine et de dizaines de badauds. Un peu plus loin, sur l’immortelle rue Arbat, certains aficionados poussent un peu de bois entre les kiosques de souvenirs et les passants. Dans les rues, dans les parcs, dans les bars, dans les journaux, dans les trains, dans les têtes, et évidemment, dans les clubs : le plus noble des jeux est omniprésent. Et chaque fois, on ressent un frisson en se disant que le premier venu peut être un autre de ces grands-maîtres inconnus de nous.

Tous semblent s’intéresser à leur manière aux échecs : à l’hôtel « Rossia », un vieux professeur de mathématiques aux yeux brasillant m’expliquait avoir prouvé mathématiquement que sa variante des règles constitue la quintessence du jeu ; au sublime parc de l’exposition universelle, un artiste-peintre s’affairait à représenter en figurines disposées sur un échiquier les titans ayant défilé en ces lieux ; à « Ismaelovskii park », un sculpteur façonnait de façon artisanale de fastueuses pièces ; et en face de l’Université Lomonossov, un homme de plume discourait sur son dernier roman fiction-policier-échiquéen. Il est diablement impressionnant que les échecs s’entrelacent si étroitement à toutes les branches de la culture. Peut-être est-ce dû à ce que les livres d’échecs soient, comme tout ce qui est lié à la culture en Russie, accessibles au grand public à des prix très bas ? Des exemples : admirable manuel pour débutants à 3$, les « Deux cents parties d’échecs » d’Alekhine à 4$, encyclopédie d’ouverture à 10$, « Mes grands prédécesseurs » de Kasparov (4 tomes) à 40$, et ainsi de suite, ad vitam aeternam (tout ceci, évidemment, en couverture rigide).

La vie échiquéenne russe contraste avec celle de notre mère patrie. Cependant, ce n’est point que la gamme d’activité soit substantiellement très différente : simultanées, formation et compétitions scolaires, interclubs, tournois intervilles, tournois amicaux, tournois cotés, et cetera. Or, si la palette de couleur est la même, le tableau n’en diffère pas moins ! Une substantifique différence est celle-ci : il n’existe pas de cote nationale. Autrement dit, seul un détenteur de cote FIDE est coté ; tous ceux n’étant pas experts, selon nos critères, sont « sans cote ». Les conséquences de ceci sont nombreuses. Pour ne prendre qu’un exemple, le fil de nos compétitions met périodiquement en scène un amateur voulant imposer son opinion à un néophyte arguant « que sa cote est meilleure ». Cette banale cote – prétexte spécieux de domination – instaure un rapport d’autorité et d’arrogance rebutant souvent l’amateur désireux d’aborder la compétition. Or, ce type de bourrèlement n’existe pas dans les clubs russes, ce qui n’est pas sans m’avoir plu. Afin d’évaluer la progression des jeunes, des entraîneurs qualifiés leur attribuent une classe, selon leur progrès et leurs récents résultats, intégrant par le fait même de précieuses personnes à la communauté échiquéenne de façon durable. À tort ou à raison, il m’a semblé que cet attribut, l’absence de cote, a un assez fort effet catalyseur sur la diversité des activités échiquéennes ; ainsi, les tournois cotés n’ont pas à constituer la vie échiquéenne à la manière d’un monolithe. Mais en définitive, peu importe quelle en est la cause, cette diversité est extraordinaire pour les assoiffés d’échecs.

Les quelques lignes que vous venez de lire m’ont permis de dépeindre à traits estompés de ce qui se passe du point de vue échecs dans cette ville électrisante. Dans le prochain numéro d’Échec+, je mettrai en relief certains détails en vous racontant trois de mes expériences les plus renversantes : mon passage à la « maison centrale des échecs » de Moscou, l’ambiance du tournoi Aéroflot et, enfin, mais non la moindre, ma rencontre avec l’inoubliable Boris Spasskii.

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