Mission échiqueenne: Bons baisers de Russie II

Cet article a originalement paru dans la revue Échecs + (numéro Nov-Déc 2005), publié par la Fédération Québécoise des Échecs. Pour la partie 1, voir Mission échiqueenne: Bons baisers de Russie I.

Dans la première partie de cet article, je vous avais parlé de l’atmosphère échiquéenne moscovite. On s’y baigne, on y nage, et, comme un poisson dans l’eau, on y respire l’air qui, pour un échéphile, est le plus pur qui soit. Dans toute mer prolifique, les poissons nagent en bancs ; j’en eus l’expérience à la « Tsentralnyi Chakhmatnyi Dom imeni Botvinnika», la Maison centrale des échecs Botvinnik. Pourtant, on m’a dit qu’on retrouve onze clubs principaux à Moscou, qui n’ont apparemment rien à envier à celui dont je vous parlerai ici. Un féerique mercredi après midi de novembre à Moscou, jour de la première neige, je décide avec une amie d’aller gambader jusqu’au club d’échecs en croisant le sublime centre-ville. Marchant sur la rue Tverskaïa – rue typiquement large, bordée de maints édifices grandiloquents et de trolleybus, une foule de gens affairés, une ambiance effrénée –, nous aboutissons sur la toujours plus belle qu’hier et moins que demain Place Rouge. Passant devant le Musée d’histoire, le Kremlin, la cathédrale St-Basile, nous croisons l’hôtel Rossiia pour aboutir à la rivière Moskva. « I follow the Moskva, down to Gorky Park, listening to the wind of change », chantaient Scorpions. Portés par cet air, nous déambulons lentement, croisant l’imposante cathédrale du Christ-Sauveur, pour finalement atteindre la station de métro Kropotkinskaia, non loin de la célèbre rue Arbat.

Cette ballade, du type qui vous porte sur un nuage, devait nous mener sur le boulevard Gogol, où se trouve le club d’échecs Botvinnik. Y arrivant, bouche béante, nous sommes subjugués par un immense édifice blanc, arborant d’imposantes poutres pseudo-doriques, typiques de l’architecture de l’époque stalinienne. Nous entrons, voyant de hauts plafonds avec des bordures sculptées et un escalier de marbre menant au second étage, et demandons à l’agent de sécurité quelques informations. Nous apprenons que tout l’édifice – si immense soit-il ! – est consacré exclusivement aux échecs. Voyant que nous sommes étrangers, le très sympathique gardien (chose rare!) passe un coup de fil et, en un instant, le président du club apparaît, paré du complet cravate et, plus important encore, du sourire ! Avec un plaisir sincère, il nous expliqua les activités de son club ; leur multitude est telle qu’il m’est impossible de m’en rappeler toutes : des cours pour les jeunes assurés par des entraîneurs aguerris ; des simultanées régulières ; une boutique de matériel, livres neufs et usagés ; les bureaux de l’administration ; des tournois chaque soir de la semaine ; et cetera. Ce mercredi soir, il y avait trois tournois différents en parallèles : le premier était le tournoi ouvert où, sur 55 joueurs environ, 45 étaient experts ou plus ; le second était un tournoi interclubs présentant encore plusieurs experts et maîtres ; enfin, le troisième, d’aussi haut calibre, était inter-écoles, c’est-à-dire que les élèves des diverses écoles d’échecs s’y affrontaient. Et à ces grosso modo 120 joueurs s’ajoutaient bien sur les observateurs !

J’y ai tenté mon expérience dans les « petits tournois de blitz du dimanche » (comme le président me les a présentés). Le dimanche suivant, je me pointe au club, au milieu d’un attroupement. Dans ces « petits tournois » de parties de 15 minutes du dimanche, 7 rondes, 5$ d’inscription, croyez-le ou non, il y avait 160 joueurs et plus !! Et d’un calibre relevé ! J’ai tout de même réussi, de peine et de misère (et de chance !), à faire 3/7 à ma première visite, et 3½/7 à ma seconde. Au bas mot, j’estime qu’au moins six à sept cent joueurs participent chaque semaine aux activités de ce club. Et ce n’est qu’un des clubs parmi les 11 principaux !

Quelques tempêtes de neige plus tard, dispersées dans un hiver plutôt doux et agréable, le mois de février arrive avec le célèbre tournoi Aéroflot. Vous avez entendu dire que c’est bien? C’est mieux encore ! Situé à l’hôtel Rossiia, à deux pas du Kremlin et de la rivière Moskva, ce tournoi se tient dans une salle magnifique, dite « la salle dorée ». Ce tournoi est notoire pour la qualité de l’organisation, mais aussi pour son calibre. Il y a quatre sections : A1 (2550 et +), A2 (2400-2550), B (2200-2400) et C (2200 et -). Remarquez : selon nos critères, tous ceux qui ne sont pas maîtres jouent dans la dernière section !! Dans le A1, comptant une centaine de grands-maîtres, on retrouvait entre autres des joueurs comme Kosteniuk, Beliavski, Kariakin, Chabalov, Ponomariov, Efimenko, Bologan, Bacrot, Khalifman, Radjabov, Ivantchouk, Motylev, Akopian, Kharlov, Sutovski, etc. Dans un coin de la salle, il y avait les parties des 32 premiers échiquiers retransmises sur écran, pour le plus grand plaisir des spectateurs, qui y allait rondement d’analyses pas si mauvaises ! C’est que le plus souvent, c’était les joueurs du A2 qui étaient sur les tables d’analyse (i.e. les MIs et les « faibles » GMs) ! Dans la salle d’analyse, l’ambiance était superbe. Des analyses (des vraies !!), des blitz, des blagues, etc. Je me rappelle qu’après une de ses parties, Ponomariov, qui avait un tournoi catastrophique, s’était mis à faire des blagues et à analyser « à la Pit Lessard », y allant à grand coup de « t’es feni ! », faisant pouffer de rire les attentifs auditeurs. La majestuosité de ce tournoi est indubitable, et je recommande à tous ceux qui aimeraient y aller de se laisser tenter !

Mais si merveilleuses que furent ces expériences, elles n’ont aucune commune mesure avec la dernière dont je vous entretiendrai. Sur la planète, il existe quelques légendes vivantes, être fantomatiques apparaissant ça et là. Quelques unes d’entre elles, et non les moindre, se trouvent à Moscou ; or, comment trouver ces quelques aiguilles parmi une botte de quinze millions de brins de foin ? Quête vaine, sans doute. Or, le hasard contribuant, même la rencontre d’une de ces légendes peut advenir.

Je jouais tranquillement des blitz dans ma résidence étudiante, à 1 minute contre 10, mes adversaires n’étant pas des blitzeurs aguerris. Un inconnu s’approcha entre deux mats et, voyant que je trucidais mes adversaires, demanda si j’étais maître ou autre créature du genre… J’aurais bien aimé répondre oui ! À mon grand damne, j’ai dû simplement rétorquer que j’étais un très moyen joueur de club. Il m’interroge alors : « Connais-tu Boris Vasilievitch Spassky ? » « Évidemment ! », de lui répondre. C’est alors qu’il me lance : « Je le connais bien. Son fils est mon meilleur ami ; nous faisons nos études ensemble à Pétersbourg. Aimerais-tu le rencontrer ? » « Oui je le veux ! », dis-je, comme il est impératif de le faire dans certaines situations ! Je lui laisse donc mon numéro de téléphone, qu’il se propose de transmettre à Boris Vasilievitch. Ouf ! Ce moment là, j’en tremblai, j’en bégayai, j’en cessai de dormir, tout en me doutant que ce fameux coup de fil ne viendrait probablement jamais…

Le jour suivant, alors que j’étais paisiblement affairé à mes études de la langue russe, l’éclair surgit d’un ciel dégagé, incarné dans la sonnerie du téléphone. Je répond : « – Allo! – Allo! Puis-je parlé à Nicolas? – Oui, c’est moi. – Bonjour, Boris Spassky à l’appareil. » Une révélation, comme celle de Paul ébloui par une lumière qu’il crut divine. L’incroyable arriva, renversant tout ! Idées et émotions voltigeaient en moi de façon délirante, vertigineuse ! À peine capable de me contenir, je réussi à prendre un rendez-vous avec lui, à son appartement, trois jours plus tard. Probablement trois des plus longs jours de ma vie, là où les secondes deviennent des heures, et les heures des éternités.

Enfin arrive le Grand jour. J’amorçai une traversée de la ville devant me mener à l’arrêt de bus où je devais rencontrer le maître Jedi des échecs. Évidemment, est-il besoin de dire que j’arrivai au point de rendez-vous avec une interminable demi-heure d’avance ; cependant, je n’ai dû qu’attendre une quinzaine de minute, car Boris Vasilievitch avait deviné que je serais en avance, et a lui aussi devancé l’heure prévue. Après les traditionnelles présentations, nous commençâmes à déambuler vers chez lui. Pendant les quelques minutes de marche, il m’expliqua, tout en s’excusant, que bien qu’il ait resté à Paris vingt ans, son français était demeuré plutôt mauvais. Nous dûmes donc discuter en russe ! Il m’expliqua ensuite qu’il vivait désormais mi-temps à Paris, où il a sa demeure principale, et mi-temps à Moscou, où il occupe le poste de rédacteur-en-chef de la revue échiquéenne russe « Chakhmatnaia Nedelia » (La semaine échiquéenne). Lorsque nous arrivâmes chez lui, dans un humble petit appartement où chaque chose me paraissait fascinante, il me montra la revue en question, où il venait de publier un passionnant article historique sur la vie d’Alexandre Alexandrovitch Alekhine, qui semble de loin être le joueur pour lequel il a la plus grande admiration, que ce soit pour son jeu inspiré ou sa forte personnalité. Chemin faisant, la discussion dériva vers d’autres grands joueurs comme Botvinnik, Tal, Petrossian, etc, pour lesquels il avait une foule d’histoires savoureuses à raconter. Lorsque je lui posai quelques questions sur ses matchs contre Fischer, il préféra toutefois ne pas en parler… arguant que tout avait déjà été dit sur le sujet…

Par la suite, nous avons parlé des échecs actuels. Ses propos sur les échecs actuels en Russie affirmaient, plus ou moins vaguement, qu’ils étaient en chute libre, que la fédération ne remplissait pas ses mandats comme on pouvait s’y attendre, qu’Internet influençait beaucoup la participation aux activités échiquéennes non-virtuelles, qu’il n’y a plus de bons jeunes joueurs, etc… Ceci vous rappelle-t-il certaines discussions babillardesques bien de chez nous ? Autres lieux, autres mœurs : pas en ce cas-ci ! La discussion a lentement dérivé vers la politique, alors qu’il se montrait très critique face au gouvernement de Poutine. Enfin, il me partagea des photos de voyage en Russie, les commentant agréablement, et me recommandant des endroits à visiter un peu partout dans ce fascinant pays.

Puis, malheureusement, le temps de quitter devait arriver, puisque Boris Vasilievitch avait d’autres obligations. Je repartis donc dans une marchroutka vers chez moi, encore dans une transe que seuls nos idoles peuvent produire. J’emmenais avec moi quelques exemplaires de la « Chakhmatnaia Nedelia », ainsi que mon livre « Mejdounarodnyi Tournir Montrealia 1979 » (Tournoi international de Montréal 1979), dans lequel Boris Vasilievitch avait autographié sa page de présentation. Mais tout ceci reste du papier. Ce que je rapportai de plus précieux, c’est l’émotion, l’impression de grandeur qu’a imprimé dans mon esprit cet homme on ne peut plus respectable. Génie certain, il est un parfait gentleman, imprégné d’une humilité qui n’a rien de fausse. Doté d’un talent tout aussi immense qu’indiscutable pour la pratique du jeu d’échecs, il en possède aussi une succulente connaissance historique et une compréhension sociologique et psychologique aussi passionnée que passionnante. Ce que j’ai ramené ayant la plus grande valeur de cette rencontre, c’est l’image d’un Grand Homme, c’est l’image d’un modèle à suivre, c’est une source d’inspiration qui plus jamais ne pourra me quitter, qui, comme l’étoile polaire – la plus brillante de toutes – conduit l’homme perdu dans l’infinité à bon port.

Ceci termine mon récit sur l’expérience échiquéenne que j’ai eu dans cette grande Moscou. Pour tout ce que qu’elle m’a livrée, je l’en remercie. Si vous en avez l’occasion, n’hésitez pas à aller vous y tremper aussi… Vous pourriez y trouver un champion du monde, incognito bien que brillant de ses milles feux.

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